44.
Tôt dans la matinée du samedi, Gregg Andrews appela Larry Ahearn sur son téléphone portable. D’une voix pressante, il lui annonça que Leesey avait été vue en train de monter dans un 4 x 4 Mercedes noir la nuit de sa disparition. « Et elle connaissait le conducteur », insista-t-il, enroué par l’émotion et la fatigue. « Il l’a appelée par son prénom et elle a grimpé dans la voiture sans se faire prier. »
Depuis que Leesey avait été portée disparue, Ahearn n’avait pas dormi plus de quatre heures par nuit. Abruti de fatigue, il était plongé dans un profond sommeil quand son téléphone avait sonné. Luttant pour émerger, il jeta un coup d’œil à son réveil. « Mais enfin, Gregg, il est quatre heures et demie du matin. Où es-tu ?
– En train de regagner mon appartement. J’ai un SDF dans ma voiture, un dénommé Zach Winters. Il est ivre. Je vais lui laisser le temps de reprendre ses esprits chez moi, puis je vous l’amènerai pour que vous l’interrogiez. À mon avis, il n’en sait pas plus que ce qu’il m’a raconté, mais c’est notre première piste sérieuse. À propos, le propriétaire de la boîte de nuit, le type qui a invité Leesey à sa table. Quelle voiture conduit-il ? »
Nick DeMarco roulait en 4 x 4 ce soir-là, se rappela Ahearn. Il nous a expliqué qu’il l’utilisait parce qu’il y transportait ses clubs de golf. Je ne suis pas certain qu’il ait précisé sa couleur. Complètement réveillé à présent, il se redressa, se glissa hors de son lit et sortit dans le couloir, refermant la porte derrière lui. « DeMarco possède au moins trois véhicules différents, dit-il lentement. Il faut savoir si son 4x4 est un Mercedes noir. Il me semble que oui. Gregg, nous devrons également nous renseigner sur ce témoin. Tu dis qu’il s’appelle Zach Winters ?
– C’est ça.
– Nous allons faire une petite enquête sur lui. Si tu l’emmènes chez toi, sois prudent. C’est sans doute un ivrogne.
– Sûrement. Mais ça m’est égal. Peut-être se rappellera-t-il autre chose à propos de Leesey à son réveil. Oh, merde !
– Gregg, que se passe-t-il ?
– J’étais en train de m’endormir au volant. J’ai failli emboutir un taxi qui passait devant moi. Je serai à ton bureau à dix heures. »
Un déclic avertit Ahearn que Gregg avait coupé son téléphone portable.
La porte de la chambre s’ouvrit. La femme de Larry, Sheila, sortit en nouant la ceinture de sa robe de chambre. « Je vais préparer le café pendant que tu prends ta douche », dit-elle tranquillement.
Une heure plus tard, Larry était dans son bureau avec Barrott et Gaylor. « C’est louche », dit Barrott sans hésiter.
Gaylor approuva. « À mon avis ce type, ce dénommé Zach Winters, rôdait dans les parages du Woodshed cette nuit-là, probablement trop bourré pour voir ou entendre quoi que ce soit. Je suis prêt à parier qu’il essaye seulement d’obtenir la récompense.
– C’est aussi ce que je pense, dit Ahearn. Mais commençons tout de même par nous renseigner sur lui. Gregg a dit qu’il nous l’amènerait vers dix heures. »
Gaylor consultait ses notes. « Quand DeMarco est venu ici la première fois, il a dit qu’il avait laissé son 4x4 dans le garage de son loft parce qu’il devait transporter ses clubs de golf jusqu’à son avion le lendemain. » Il regarda Barrott et Ahearn. « Et son 4x4 est un Mercedes noir, ajouta-t-il d’un ton sec.
– Donc il n’est pas possible qu’en sortant du Woodshed il soit allé chez lui, y ait pris sa voiture et soit retourné au club pour y retrouver Leesey. » Les lèvres d’Ahearn formaient un trait mince. « Je pense qu’il est temps de mettre la pression sur DeMarco et de laisser entendre aux médias qu’il est considéré comme suspect dans l’affaire Leesey Andrews. »
Barrott avait ouvert le dossier MacKenzie. « Écoutez-moi ça, Larry. La première fois que le père est venu nous trouver après la disparition de son fils, nos hommes ont noté ce qu’il a dit. “Il n’avait aucune raison de disparaître. Tout allait bien pour lui. Faisait partie des dix premiers de sa promotion. Inscrit à la Duke Law School. A reçu un 4 x 4 Mercedes en cadeau. Jamais vu un garçon aussi fou de joie. Il n’avait fait que quelques centaines de kilomètres quand il a disparu.”
– Et alors ? demanda Ahearn.
– Il l’a laissé dans le garage avant de s’évanouir dans la nature.
– Avez-vous demandé de quelle couleur il était ?
– Noir. Je me demande si c’est encore le modèle préféré de Mack aujourd’hui.
– Qu’est-il advenu de cette voiture ?
– Je n’en sais rien. Peut-être sa sœur pourra-t-elle nous le dire.
– Téléphonez-lui, ordonna Ahearn.
– Il n’est pas encore six heures, fit remarquer Gaylor.
– Nous sommes levés, non ? rétorqua Barrott.
– Une minute. » Ahearn leva la main. « Roy, avez-vous demandé à Carolyn MacKenzie de vous remettre la lettre que son frère a soi-disant laissée à l’église ?
– Elle me l’a confiée quand elle est venue ici il y a deux semaines, répondit Barrott sur la défensive. Je la lui ai rendue. C’était un bout de papier avec dix mots inscrits en lettres majuscules. J’ai pensé qu’on n’en tirerait rien. Nous n’avons pas les empreintes de son frère dans nos archives. Son oncle le prêtre, un bedeau, Carolyn MacKenzie elle-même et sa mère l’ont manipulée.
– Elle est probablement sans utilité, mais je veux que le juge lui enjoigne de nous la redonner, ainsi que la cassette qu’elle a voulu garder l’autre soir. Maintenant, appelez Carolyn MacKenzie et demandez-lui ce qu’est devenue la voiture de son frère. J’imagine qu’ils l’ont vendue au bout d’un ou deux ans. »
Barrott s’avoua qu’il ressentait une certaine satisfaction à la pensée de réveiller Carolyn MacKenzie aussi tôt. Son refus de lui faire entendre ou de lui confier la cassette le lundi soir l’avait convaincu qu’elle protégeait son frère. Il se réjouit de l’entendre répondre dès la première sonnerie, ce qui supposait qu’elle avait mal dormi. Comme nous tous, se dit-il. Il fut bref. À voir son étonnement, Ahearn et Gaylor comprirent qu’il venait d’apprendre un élément nouveau.
Après avoir raccroché, Barrott résuma : « Elle va demander conseil à son avocat. S’il est d’accord, elle nous remettra la cassette et la lettre. Vous m’avez peut-être entendu lui affirmer qu’il ne s’y opposerait sûrement pas.
– Et quid du 4 x 4 du frère ?
– Incroyable. Il a été volé dans le garage de leur immeuble de Sutton Place environ huit mois après la disparition de Mack.
– Quoi ! s’exclama Gaylor.
– Il y a eu d’autres vols de voitures ? questionna vivement Ahearn.
– Non. C’est le seul. Ce n’est pas un grand parking. Le surveillant, un jeune type, dormait dans sa cabine après minuit. Brusquement, il s’est retrouvé un sac sur la tête, bâillonné avec du ruban adhésif, menotté à sa chaise. Quand on l’a délivré, le 4 x 4 n’était plus là. »
Les trois hommes échangèrent un regard. « Si Mack a piqué sa propre bagnole, il est possible qu’il la conduise encore, suggéra Gaylor. Mon beau-père a la même Mercedes depuis vingt ans.
– S’il la conduit encore et si l’histoire de l’ivrogne tient la route, il y a autant de chances que Leesey soit montée en voiture avec MacKenzie qu’avec DeMarco, ajouta Ahearn d’un air sombre. Bon, occupons-nous des injonctions. Les enregistrements de MacKenzie avec son prof de théâtre nous donneront peut-être du grain à moudre. »